Fragments

Peux-et-Couffouleux, Mai 2008 – « Comme ces personnes, je n’avais jamais vu d’éoliennes. Comme beaucoup d’habitants, j’ai fait la montée au Merdelou pour voir les premières éoliennes d’Aveyron. Juchées sur ce ’bout du monde’, elles introduisent une nouvelle échelle, une nouvelle façon de circuler dans le paysage. Ce sont les premières et beaucoup d’autres suivront, reposant la question de la fabrique contemporaine des paysages ».

 

‘Energy sprawl’

Introduction par l’image à une nouvelle notion géographique 

Depuis des décennies, les sciences humaines et sociales sont familières de la notion d’ « urban sprawl » pour appréhender les enjeux et débats autour de l’étalement urbain. Les processus de transition énergétique en cours amènent à considérer une autre notion – dont l’histoire reste à faire, celle d’ « energy sprawl ». Celle-ci renvoie à un ensemble de processus multiformes, mais qui ont pour point commun de souligner l’extension spatiale des nouvelles technologies de l’énergie, et les nouveaux enjeux qu’ils induisent.

J’ai récemment découvert sur le site du Earth Observatory de la Nasa, des images éloquentes (voir) de ces processus d’étalement. L’image satellite nous aide à saisir les contours d’un phénomène dont il est difficile de faire l’expérience à l’échelle d’un individu.

NASA Earth Observatory images by Jesse Allen, using Landsat data from the U.S. Geological Survey. Caption by Kathryn Hansen. Instrument: Landsat 8, OLI.

Cette image montre les développements éoliens en Mer du Nord, précisément à l’embouchure de la Tamise, où depuis quelques années la politique britannique très volontariste en matière d’éolien offshore a favorisé l’émergence de très grands parcs. Ces points blancs à la surface de la terre, ce sont des éoliennes ; et les trainées blanchâtres, des plumes de sédiments générées par les courants marins au pied des turbines . Ces éoliennes font davantage que produire de l’électricité, elles interagissent avec les milieux marins, les transports de sédiments, les poissons, les activités de pêche. La montée en échelle des nouvelles technologies de l’énergie, si elle ouvre des voies pour ‘faire transition’, soulève un ensemble de questions écouménales – au sens de notre manière d’habiter la terre, insoupçonnées.

 

La (re)visite refusée

Retour sur une expérience de terrain devenue motrice pour ma pratique de recherche 

De 2005 à 2015, j’ai mené de très nombreux entretiens dans le cadre de recherches collectives sur l’essor de l’éolien en France. Sans doute plus de 250. Cette radiographie « éolienne » constitue un matériel de recherche inégalable pour saisir l’émergence, souvent difficile, de nouvelles valeurs collectives autour des paysages éoliens.

Ces terrains d’étude, souvent tenus dans la durée, ouvraient la possibilité de « re-visites » auprès de personnes au fait de notre démarche. Re-visiter, c’est tenter d’élargir un cercle de préoccupations partagées, sans pouvoir pour autant se prévaloir d’avancer en terrain familier. Pour que la « re-visite » opère, il faut se redonner mutuellement des marques d’intérêt et de confiance. Le contexte de la politique éolienne française en ce qu’elle a mis au début des années 2000 beaucoup de territoires sous tension, rendait la « re-visite » aussi importante que fragile.

En certains endroits d’Aveyron épuisés par les dissensions suscitées par l’éolien, la « re-visite » a pris la forme d’un miroir tendu aux chercheurs. Pourquoi revenez-vous donc ? Qu’avez-vous fait depuis notre première rencontre ? Ces questions destabilisent lorsqu’elles sont énoncées de vive voix. Elles destabilisent encore plus lorsqu’elles « re-ferment » un terrain, et motivent un refus de « re-visite ».

Ces refus furent peu nombreux, mais l’un d’entre eux prononcé par un homme d’une quarantaine d’années vivant dans un hameau isolé m’a particulièrement marqué. Il semblait signifier une faillite généralisée de l’ensemble des parties prenantes autour de l’éolien, chercheurs compris. Ce refus a eu – et a encore, une influence considérable sur ma pratique de recherche, suscitant un inconfort grandissant vis-à-vis de la parole recueillie, sa retranscription, sa mise en article. Le renouvellement d’une pratique de recherche n’a rien d’évident, et ne peut se résumer à un choix entre des finalités pré-constituées, plus fondamentale ou plus appliquée. C’est toute une économie de la pratique, une organisation de son temps, la mobilisation de réseaux qu’il s’agit de « re-visiter ».

Parmi les directions prises depuis deux ans, celle de traduire ces questions en réflexion collective sur les formes d’engagement science – société autour des questions climat-énergie ; celle aussi de se tourner vers de nouveaux langages (le film en particulier) pour écouter, voir et sentir autrement, et participer davantage à la constitution des ‘publics’ autour de ce qui fait problème.