Hors-champs

Alliers, Août 2017 – « L’entretien s’étire jusqu’au crépuscule. L’espace sonore s’atténue. L’équipe entre dans une posture d’écoute plus minutieuse. Dans le champ de la caméra, les lignes animales gagnent en intensité ».

 

Redéployer le lieu tel qu’il fut vécu, traversé ou infranchi

Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir, 1979 – Georges Pérec & Robert Bober

Ces Récits d’Ellis Island rappellent combien la distance entre l’expérience, celle de migrants, et le souvenir, celle des descendants de migrants, est infranchissable. Comment explorer une telle distance ? Georges Pérec et Robert Bober ne se rendent pas à Ellis Island pour filmer un lieu du souvenir. Ils ne visitent pas l’île aux larmes pour rendre compte de la scénographie qu’abritent ces ruines.  Ils tentent à Ellis Island d’ouvrir un espace autre, un espace filmique pour redéployer le lieu tel qu’il fut vécu, traversé ou infranchi. En cela, ils mettent au travail une question fondamentale sur le film comme médiation entre l’ordinaire de l’expérience et la possibilité d’une mémoire vivante.

« Comment saisir ce qui n’est pas montré, ce qui n’a pas été photographié, archivé, restauré, mis en scène ? Comment retrouver ce qui était plat, banal, quotidien, ce qui était ordinaire, ce qui se passait tous les jours ? » (Pérec, 1994).

L’intelligence du film est de jouer sur le texte, l’image animée et la photographie, puis dans son deuxième volet sur l’entretien, pour proposer un ensemble de choses non entièrement articulé et articulable. Un ensemble  ouvert, partiel, dont s’échappent des séries volontairement inachevées. Rappeler l’ordinaire, énumérer le banal, faire de l’infra-mémoriel un matériel filmique. Dans cette voie, la place accordée à la photographie retient l’attention tant il est délicat de passer d’un médium à un autre, du plan de l’image animée au cadre figé de la photographie.

Les tentatives de passer de l’un à l’autre sont nombreuses et multiples. Dans l’une d’elle [min. 18.00], la caméra s’échappe d’une visite guidée, et progresse vers une photographie posée au pied d’un mur, puis un autre plan reprend ce travail d’approche vers une autre photographie posée là, puis plonge vers ce cadre, ces personnages, l’instant qui leur appartient, enfin, à l’issue d’une dernière coupe, la caméra quitte la photographie pour nous rendre spectateur d’un album photo et de ses marges.

En disposant la photographie dans le plan, s’ouvre une fenêtre sur des situations passées inimaginables ; en dotant la photographie d’un dehors filmique,  s’ouvre des associations et des espaces de discussion renouvelés. Ainsi, l’ordinaire n’est pas complètement passé et devient digne d’attention et de mémoire. Cette mémoire populaire émerge en même temps qu’elle constitue de nouveaux espaces d’annotation, de nouvelles marges où s’écrire et se partager.